"Dernière sommation", David Dufresne, Grasset, 2019


Rédigé le Mardi 26 Novembre 2019 à 18:59 | Lu 145 commentaire(s)

Histoires de violences policières


Un roman, une fiction, certes, mais pétris des éléments auto biographiques de son auteur et d’une actualité brûlante dont il rend compte. David Dufresne est journaliste indépendant, il a quitté Libé, puis Média Part, s’est exilé au Canada, il en revient au bout de sept ans, au moment même où explose la crise des Gilets Jaunes. Il a animé Allo@Place Beauvau, il a ses entrées à la préfecture de police, il recueille de nombreuses confidences dans maints secteurs de l’appareil policier et ses différents corps de métiers. Par ce roman il se fait lanceur d’alerte. Avec l’outil de la fiction, il livre une analyse, des révélations, les éléments de stratégie du pouvoir, de l’État, un instant déstabilisé, et de l’appareil policier confrontés à une révolte populaire sans précédent qu’ils n’auront de cesse de dompter. Et appliquer les propos de Max  Weber : l’État revendique l’usage de la violence légitime.

C’est d’une écriture fluide, nerveuse et percutante, sobre et pertinente qu’il traite ses personnages, les situations, les événements qui ont fait la une des médias qui, eux, se font courroie de transmission dans le dispositif de contrôle de l’opinion publique. Les personnages, qu’ils soient flics, manifestants, ou responsables politiques, sont un composite et un condensé de personnages réels rencontrés par l’auteur. L’auteur a lui-même un double, Étienne Dardel, qui se fait témoin des scènes les plus atroces. Un cri, un hurlement d’après la douleur, inconnu et interminable, une stridence de l’impensable… Au sol, un bras n’avait plus de main. L’image était effroyable par ce qu’elle montrait et comment elle le montrait, de façon clinique, du sang et des tendons ; de la chair qui pend, et une vie qu’on prend.

Frédérique Dhomme ressemble comme deux gouttes d’eau au préfet de police de Paris. Castaner et Macron n’ont pas besoin de doubles. Les principaux acteurs de l’actualité y sont convoqués à mains nues et visages découverts, Sarkosy, BenallaVicky, jeune femme libertaire, personnage central et pivot du roman, sorte de fil rouge narratif, concentre l’avatar d’une main arrachée devant l’Assemblée nationale, scande le slogan TOUS CASSOS, TOUS CASSEURS, met en scène les enjeux populaires d’une colère qui échappe aux contrôles du pouvoir et les difficiles relations entre une fille et sa mère. Les street medics occupent aussi le haut du pavé, autant secouristes que victimes des violences policières.
protection policière
protection policière

Les têtes de chapitre reprennent les slogans affichés sur gilets et pancartes, VIOLENCE GRATUITE CONTRE MONDE PAYANT ; DISRUPTION GÉNÉRALE ; LIBERTÉ, ÉGALITÉ, BRASIER ; MACRON SAIGNEUR DE FRANCE ; RÉPUBUBLIQUE BENALLANIÈRE ;NOTRE-DAME A BRÛLÉ, LES MISÉRABLES SONT EN FEU Entre les chapitres, les signalements macabres des blessés, amputés, énucléés, molestés : Allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement. Un signalement 802 s’affiche en fin d’ouvrage, le dernier chapitre se suspend sur un À suivre… reprenant le procédé de Perec à l’issue de sa liste des Je me souviens. Le livre est un précieux outil pour la mémoire contemporaine. De nombreux textes y figurent, la déclaration de Jacline Mouraud, véritable déclencheur du mouvement, diffusée en vidéo : Qu’est-ce que vous faites du pognon des Français ? Et bien d’autres paroles de Gilets Jaunes. Mais aussi de déclarations officielles, propos de Macron ou de Castaner.

L’auteur admet l’importance pour lui d’une écriture exutoire et ses effets de catharsis devant tant d’émotions, de colères, d’insupportable, il revendique les vertus éclairantes de l’entreprise par les analyses qu’elle permet grâce à l’artifice du personnage narrateur qui n’est pas lui. Un parti pris évident qui place l’auteur aux côtés des émeutiers, mais sait donner la parole aussi aux membres des forces de l’ordre, lui permettant de remonter jusqu’à la Commune de Paris et les étranges similitudes qu’on peut y retrouver. Ainsi des propos de Macron dénonçant dans ses vœux du 31 décembre 2018 aux Français les agissements d’une foule haineuse. Il en escompte peut-être aussi un effet conjuratoire d’un « pire encore à venir ». Un roman lanceur d’alerte à plus d’un titre, qui reste suspendu au sourire et au rire de Vicky qui nous donne rendez-vous pour écrire les chapitres à venir.
Face à face
Face à face

Respirez !
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