Jamais de chien chez moi ! À Montmartre...


Rédigé le Vendredi 28 Décembre 2018 à 13:39 | Lu 75 commentaire(s)

Premiers pas en Palestine


Retour aux sources, un monde ravagé

Décembre 2001, c’est la première fois que je foule le sol de Palestine. Mes pas m’avaient menée ailleurs, je n’avais pas osé m’aventurer encore dans le pays blessé. Je viens prendre part, avec une mission d'observation, à la marche rituelle pour la paix qui relie chaque Noël  Jérusalem-Ouest à Jérusalem-Est depuis plusieurs années. Je compte aussi me rendre à Bethléem pour assister à la messe de minuit, une grande première pour la mécréante que je suis. Arafat n’en sera pas, consigné à Ramallah dans la Moukkata, coupé du reste du pays. Deux mois auparavant, Sharon avait fait irruption sur l’esplanade de la mosquée Al-Aqsar à la tête de quelque deux cents soldats. La deuxième Intifada embrase depuis le pays.
Dans la vieille ville
Dans la vieille ville

La marche rituelle de Noël

Ce 28 décembre, Israéliens, Arabes, juifs, chrétiens, athées, Internationaux, et même des toutous se pressent en un long cordon qui défile du secteur israélien jusqu’à la vieille ville en secteur arabe. Les marcheurs iront rejoindre par le chemin du Golgotha les vastes jardins de l’abbaye où Mgr Sabah, infatigable pèlerin de la paix, exhorte une fois encore à une paix impossible autant que nécessaire. A chaque coin de rue on se heurte à des soldats sur armés, à des grappes de colons encadrés par des gardes blindés, à des barrages et croisillons ferrés qui dérivent les pas. Fanions, bannières, drapeaux à effigie de l’étoile de David lardent de leur arrogance les façades des vieilles maisons chrétiennes, miradors et barbelés lacèrent les toitures. On s'avance sous très haute surveillance. Que peut une marche pacifique à l’encontre des stigmates de l’occupation ?
Une marche rituelle
Une marche rituelle

Enfin seule...

Soudain je me sens lasse des rassemblements et des courses poursuite, de ces grand messes vaines, lasse des consignes de sécurité, des interdits qui amputent les pas, les panoramas et la gestion du temps. Je me suis échappée pour engager mes pas sur les remparts, espérant élargir mon champ de vision et prendre un peu de hauteur. Je ne sais toujours rien de la ville, impossible jusqu’alors de situer les quartiers, les monuments, ni la fameuse mosquée et son esplanade, le secteur est bouclé.Enfin seule dans le silence et la pâle clarté de cette après-midi d’hiver, mes pas lâchés sur les pavés. Soudain une plainte et des gémissements. Mon oreille a capté une lamentation et suspendu mon pas. La plainte a redoublé. Le cri se fait plus clair, plus bref et déchirant. Impératif. Je me suis arrêtée. C’est la plainte d’un chiot. Mon regard s’est tendu vers l’appel. Au détour d’une ruelle une tête apparaît, puis un corps, petite boule blanche harponnée par la corde qui enserre le cou pour la tirer sur les pavés glissants. L’animal tente de résister, pattes arc-boutées impuissantes à freiner la tension de la corde. Un enfant tire sa proie, d’autres le suivent. Mon sang n’a fait qu’un tour. Me suis précipitée. Ai saisi l’animal et arraché la corde, l’ai blotti dans mes bras. La boule blanche s’est tue, affalée au creux de ma doudoune, il fait froid à Noël en Palestine. Sur une borne je me suis affalée, hébétée. Je sens le petit coeur palpiter, affolé, et les pleurs se calmer. Je berce machinale la  chose calée dans le creux de mes bras, caressant le duvet blanc, la gueule effilée du chiot qui vient de s’endormir. « Vingt shekels, Madame ! ». Les enfants de la rue vendent une portée de chiots.
Les femmes aussi
Les femmes aussi

Jamais de chien chez moi !

J’avais juré, j’avais promis, jamais, au grand jamais, je ne m’encombrerai d’un animal, la gestion du vivant est bien trop contraignante et ma liberté de mouvement trop précieuse. Je n’ai pas eu d’enfant, pas question de m’encombrer d’un chien, pas question de me mettre un fil à la patte ! Surtout pas à la veille d’une retraite professionnelle bien méritée au terme de quarante ans d’une carrière sociale dans le 9 / 3. Mais enfin, je ne peux pas laisser cette bête à son sort... Ce chien n’est pas pour moi… Si j’arrive à le sortir de là, je le donnerai, à ma sœur, à une maison amie, dans un lieu où il pourra vivre sa vie. Surtout pas à Paris, en ville ni en appartement. Mais que faire de l’animal d’ici la fin de la mission  ?
Vous n'auriez pas craqué ?
Vous n'auriez pas craqué ?

Une course d'obstacles

« Maintenant que tu l’as, tu ne dois pas lâcher, on va s’en occuper »… ont exhorté mes compagnes de chambrée. On a planqué le chien, il est passé de bras en bras, de veste en sac, de lit en lit. Le chiot fut affublé de tous les noms, « Chouquette », « Issa »,  « Choupette », « Fatima »… et d’autant de qualificatifs, mon trésor, ma chérie, mon bijou, ma dorée, ma biche, ma douce ou ma beauté… « Et tu veux donner ce chien ? » s’esclaffera plus tard ma sœur, de retour à Paris. Je dus me rendre à l’évidence, je n’avais plus aucune envie de céder l’animal. On en avait tant vu ensemble en aussi peu de temps de vie commune. Les ruses pour le dissimuler, à la mission comme aux autorités, aux hôteliers comme à nos accompagnateurs, les prouesses pour conjuguer les contraintes de la vie collective, celles d'un programme agité et chargé, et les besoins du chiot, les courses d’obstacles entre les checks-points, les fouilles, les interrogatoires… Les peurs et les angoisses, les courses dans les consulats ou dans la ville en quête d'un vétérinaire, les désaveux, les réprimandes, mais aussi les encouragements de mes compagnes et leur complicité.
Pendant ce temps
Pendant ce temps

Dernière ligne rouge

Pourtant, ce 4 janvier 2002 je suis seule à l’aéroport pour tenter de franchir le dernier barrage. Les jeunes soldates bardées de pistolets ont extirpé de sa caisse le chiot assoupi, dédaignant le carnet de santé que je tends. Je vois sa toute dernière heure arrivée, et la mienne par la même occasion. « What is that ? » « It’s a dog… I founded it in the street… » Suspendu par la peau du cou, il passe de main en main, puis de bras en bras, affligé de câlins, de bisous et de blagues. « Oh ! a flea ! (une puce !) Beurk !!! » Me suis sentie soudain vidée de tout mon sang. Qu'allait-il advenir ? Quelques minutes après, nous étions, le chien, la puce et moi en zone internationale. Non sans avoir acquitté une taxe de 600 francs pour excédent de poids des trois kilos du chiot !
Une course en solitaire
Une course en solitaire

Des pavés de Jérusalem aux pavés de Montmartre

Vingt heures plus tard, enfin à la maison. Vingt heures pendant lesquelles le chien n’a pas moufté, sans un cri, sans un pleur, un pipi, une peur, sans boire ni manger. Le petit chien des rues a troqué les pavés de Jérusalem pour ceux de Montmartre. Il a hérité enfin d’un nom, il répond à celui de « Qodsi », le nom arabe de sa ville natale, « Al-Qods ». La ville trois fois sainte. Le chiot est devenu une belle chienne aux oreilles pointues, à la gueule effilée, aux yeux ourlés de cils blonds qui donnent un air de biche à son regard profond, à la robe couleur sable du désert, au caractère bien trempé des races archaïques. J’ai eu l’immense surprise de voir le petit bâtard, épinglé « local race » par le vétérinaire palestinien, se métamorphoser en un superbe chien de Canaan, dénommé aussi « berger des sables » ou « berger du désert ». Il y a bien longtemps, ce chien avait accompagné Moïse, disait on, et veillé à l’exode du peuple juif d’Egypte jusqu’en pays de Canaan. La silhouette svelte un peu sauvage rappelle celle d’Anubis dont elle figure l’effigie sur les temples égyptiens. 
Des pavés de Jérusalem aux pavés de Montmartre
Des pavés de Jérusalem aux pavés de Montmartre

Elle m'a rendu Montmartre

Plus de dix-sept ans après, Qodsi est toujours là, elle a pris possession de ma vie, des canapés, de la banquette de la voiture, des rues de Montmartre et même des paliers de l'immeuble. Plus question de voyages à d’autres bouts du monde. J’ai troqué les textes de voyages pour les voyages du texte. En gardienne fidèle et attentive, exclusive et jalouse, elle veille désormais sur le temple de l’écriture et sur celui de la lecture. Grâce aux multiples promenades au cours desquelles nous battons ensemble le pavé de Montmartre, le petit chien de Canaan m'a restitué mon quartier. Nous y avons fait connaissance avec un nombre invraisemblable de voisins, tous heureux propriétaires de chiens. Ensemble nous avons joué, noué des liens précieux, échangé des nouvelles et des informations, ouvert des yeux critiques sur l'évolution du quartier, consolidé notre amour de notre beau village. Nous avons concocté des projets qui profitent à tous, et c'est grâce à Qodsi, gageons le, que nous avons maintenant des ruches et du miel à Montmartre !
La promenade matinale
La promenade matinale

La vie de Qodsi 10
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La vie de Qodsi 5
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