"L'amour après", Marceline Loridan-Ivens, Grasset, 2018


Rédigé le Mercredi 30 Octobre 2019 à 13:57 | Lu 95 commentaire(s)

"Croyez moi, on ne meurt que si vous le voulez bien" !


93 ans, et toujours rieuse

À la Maison de la poésie, elle est arrivée toute de noir vêtue, collier scintillant au cou, chevelure rousse et folle, toujours, accrochée au bras de son amie, elle a perdu la vue. C’est d’un humour décapant qu’elle raconte, qu’elle relate, qu’elle s’évade et erre dans ses souvenirs, passant des larmes au rire, du grave au comique, du fantasque au sérieux, comme pour faire une fois encore une bonne farce à l’existence. Le livre est écrit dans un style aussi libre que son auteure, aidée par l’accompagnement patient et diligent de Judith, en formulations fulgurantes, concises et percutantes, pleines d’esprit. Marceline en déborde, de même que d’énergie pour une vie qui a passé son temps à tenter de réparer l’irréparable, de conjurer l’horreur, de démentir ce que les haines n’en finissent pas d’anéantir. « Croyez-moi, on ne meurt que si vous le voulez bien », a-t-elle asséné encore, à la Maison de la poésie lors de la présentation de son livre.



 

Rendue à la vie comme une ombre

Elle a 93 ans, elle a été actrice, réalisatrice, scénariste, elle a publié plusieurs ouvrages, dont ce dernier titre, « L’amour après », paru en février 2018. Après quoi ? Après les camps. Comment aimer encore quand on a été déportée, quand on a connu l’horreur, quand on a vu tant des siens mourir, ses amies de paillasse partir pour ne plus revenir, quand on s’est vu infliger la nudité, la honte, l’humiliation, les souffrances de toutes sortes, la faim, le froid, les maladies, la violence du corps et celle de l’esprit, quand on s’est vu déshumaniser, quand on a été rendue à la vie comme une ombre, simple corps en sursis. 
 
A quinze ans, elle a été déportée à Birkenau.
A ses côtés, Simone.
Simone vient de la quitter, elle vient de nous quitter.
 

A 93 ans, Marceline ouvre la valise d’amour

A 93 ans, Marceline ouvre la valise d’amour où sont consignées toutes les lettres de ses amours, certaines qu’elle n’a pas lues encore. La décision est prise. Avec l’aide de Judith Perrignon, journaliste et romancière, elle en fera un livre. Elle relira chacune, elle les effeuillera pour nous, se remémorant, revivant rétrospectivement les trois amours de sa vie ou d’autres plus légères, l’éphémère d’une rencontre, la gravité d’une attente, la singularité d’une époque, la richesse de ses relations, la profondeur de ses engagements. Et surtout, par dessus tout, son parti pris de vie et son amour éperdu de la liberté. Peut-être le plus grand, le plus total de ses amours. « Il n’y eut, après les camps, aucun donneur d’ordres dans ma vie ».
 

Un destin de femme

De ses maris elle parle avec pudeur, désinvolture et liberté, dont Joris Ivens, son dernier grand amour. De Georges Perec elle révèle la fougue amoureuse, de ses propres audaces elle rit, comme de son coup de fil à Merleau-Ponty ou ses emprunts à Barthes, ou les propos pressants d’Edgar Morin à son endroit. De ses voyages et de ses films en Chine, au Laos et au Vietnam elle revendique les audaces et les connivences politiques, de même qu’avec les femmes du FLN en Algérie. Elle s’engage et se souvient avec la force d’une évidence apte à ébranler le monde. De ses nuits d’amour elle confie les doutes comme les emportements, de ses flirts à Saint-Germain-des-Près elle brosse le tableau d’une jeunesse insouciante et dorée, insolente et rieuse. De son destin de femme elle avoue les impasses, les risques et les audaces, les bonheurs et les déconvenues, l’emphase et la simplicité.

Résilience...

« L’Histoire m’a choisie, mastiquée, déchiquetée, recrachée survivante, et plutôt que de la fuir, de me soigner aux sentiments et aux passions intimes, je ne peux vivre sans elle, je la longe comme on suit un cours d’eau par peur de me perdre. J’ai vécu, aimé et travaillé tout près d’elle» Lettre à Georges (Perec).
 
Marceline Loridan-Ivens a été fort applaudie pour une belle leçon de vie, un bel exemple de résilience, diraient d’aucuns, le témoignage irremplaçable d’une plume au féminin digne de rejoindre celle des trop rares déportés survivants qui ont osé et pu écrire « Après ».      
Marceline, toujours rieuse
Marceline, toujours rieuse