"La nuit se lève", Élisabeth Quin, Grasset 2019


Rédigé le Vendredi 8 Mars 2019 à 17:52 | Lu 66 commentaire(s)

"L'espérance, un risque à courir", Paul Claudel


Comme le cheval dont le champ visuel est rétréci par des oeillères

Écrire sur la maladie est une lutte contre la honte, le déni, la peur. Ce combat me coûte, et je prétends être payée en retour. Je veux que les forces invisibles me permettent de jouir du visible…
 
Le livre pourrait s’appeler aussi « La nuit tombe », puisque Élisabeth Quin raconte comment l’horrible maladie du glaucome s’empare de sa vie, de son corps, de son être, elle dont le métier est de donner à voir et à entendre chaque soir le « 28 minutes », journal reportage de la chaine ARTE. Un métier, une tâche, une posture, un paradoxe pour cette
« femme de télévision qui est vue sans voir les regards qui la regardent, pas toujours bienveillants », précise-t-elle.

Un livre de fragments écrit à la manière d'un scalpel

Saluons d’emblée le courage de la démarche, sa générosité aussi en voulant partager et faire part du cheminement insidieux et totalitaire d’une maladie qui s’en prend à l’un des sens les plus précieux : la vue. Un livre de fragments qui s’enchainent à un rythme effréné, pétri de phrases courtes et incisives, de pensées acérées qui tranchent dans le texte et l’émotion à la manière d’un scalpel. Le livre s’affirme au « je », alternant considérations scientifiques, incursions culturelles, réflexions philosophiques et psychologiques, sociales et politiques, d’un ton acerbe et plein d’un humour caustique et jubilatoire dont elle use si bien lors de ses prestations télévisuelles. Nourri d’un gros travail documentaire, le propos est fortement investi d’une tension dramatique, d’une quête de sens et d’espoir insensé, d’une dose de souffrance pudique, de colère retenue, de fatalisme démenti pour mieux le conjurer.
La nuit se lève...
La nuit se lève...

"Le corps, ce faux ami, ce traitre..."

Maints témoignages sont convoqués à la rescousse, contemporains ou révolus, de même que des emprunts à la mythologie, Tirésias « aveugle d’avoir trop vu, trop su » et qui devient devin, la Méduse, femme monstre fascinant autant que maléfique, plus près de nous les chanteurs aveugles ou l’écrivain Jim Harrison, le Caravage et les talismans grecs, de même que le calvaire de Claude Monet s’écriant « Dieu que tu es laid ! » à l’intention du Dr Coutela qui vient de l’opérer. Tant d’artistes voient avec la main, occasion d’un éloge à la main qui voit. Autant de propos qui s’intéressent aux relations étranges avec un corps malade, le corps, ce faux ami, ce traitre, le plus grand des traitres, mais le nôtre, dont les raisons nous sont à jamais indéchiffrables.

La colère et le glaucome, quels liens ?

Colère et glaucome : quels liens possibles ? Le récit confie avec pudeur les sentiments et les émotions qui agitent, ravagent et traversent son auteure, sa colère impuissante et la rage qui ralentissent, endolorissent et aussi aveuglent. Tout à tour orientés vers le corps médical tout puissant qui sait tout, le sadisme affiché d’une caste imbue de ses prérogatives - cf « Les brutes en blancs » de Martin Winckler - ou vers la mère atteinte de démence sénile après la mort du père, envers l’état du monde aussi transformé en une vaste poubelle dont la masse de déchets accumulés asphyxient toute vie, dévasté, saccagé par notre aveuglement consumériste. Il en est de même des glandes du nerf optique gorgées de déchets accumulés qui ne peuvent s’évacuer et finissent par l’atrophier de façon irréversible. Saluons à cet égard un hommage appuyé aux défenseurs de l’environnement, une ode à la nature sauvage, sa nécessaire protection, Muir, Harris Tweed
Colère
Colère

Appels à l'aide

Vous avez le don de voir des choses invisibles, et cela a un rapport avec la maladie qui obscurcit votre vision… Il faut renforcer ce don, le faire rayonner, faire voire et entendre votre façon de voir...
Préconise Tobie Nathan appelé à la rescousse d’une aide thérapeutique. Sans omettre les recours à d’autres formes de magie, tels les services occultes d’un marabout bienveillant, ou la clémence de Sainte-Thérèse de Lisieux, invoquée en mécréante, des consultations complémentaires susceptibles de conjurer le diagnostique ou l’évolution de la maladie. Tout est bon dans un tel état de désespoir.
Je redoute plus que tout de devenir aveugle, je suis prête à me torcher avec ma dignité si cela garantit des nerfs optiques et des cellules ganglionnaires de nouveau-né.

Un manuel scientifique autant qu'un écrit auto biographique

À Adlous Huxley elle emprunte une série passionnante d’exercices et de recommandations à observer en guise de ré éducation de l’œil. Le livre se fait alors manuel scientifique rigoureux et source de conseils précieux autant que récit auto biographique. Il ménage une place de choix au génie de Louis Braille qui a permis de lire l’œil aux doigts. On est loin du « Journal d’un corps » de Daniel Pennac qui se délecte de descriptions désopilantes de chacun de ses symptômes aux divers âges de la vie. Élisabeth Quin nous livre un ouvrage de réflexion qui convoque les philosophes et les psychanalystes, les médecins comme les historiens, construit à la manière d’un reportage solidement documenté dont elle maitrise l’art et la manière. Elle est impliquée jusqu’au cou et même plus dans une entreprise destinée à ménager les distances nécessaires et salutaires avec le monstre. Il se veut à ce titre conjuratoire pour tenter d’inverser le mal, le temps, alors que le sablier, lui, ne se retourne pas.
Avancer, noir sur blanc, pour gagner plus de courage, écrire péniblement, et gagner, ligne après ligne, un peu de terrain sur l’adversité. Écrire et y croire
Une fière chandelle à Louis Braille
Une fière chandelle à Louis Braille

Bienvenue au club des mal voyants !

Et en fil rouge, l’amour et le soutien indéfectibles de son compagnon de vie et de sa fille adoptive arrachée aux orphelinats cambodgiens.
 
Avec les métaphores percutantes qui réjouissent le propos, « le sablier se vide », « en voir de toute les couleurs », « une rage aveuglante »… on ressort de cette lecture armé d’outils, d’avertissements, de conseils, de précautions, d’informations, inquiétants, éclairants, pertinents, importants, urgents, consolateurs, bienfaisants, autant de baumes qui préparent en catimini à rejoindre le club restreint mais toujours en expansion des malvoyants.
 
 
Bienvenue au club !
Bienvenue au club !