"Nos années brûlantes, lettres de Nicola Boulte 1970-1974", Acacia Condes, L'Harmattan 2019


Rédigé le Lundi 9 Décembre 2019 à 18:30 | Lu 83 commentaire(s)

Des années brûlantes de 1970 à nos jours.


Nicolas Boulte et ses lettres à Acacia Condes
Nicolas Boulte et ses lettres à Acacia Condes

"Garde mes lettres..."

« Garde mes lettres, je t’en prie, pour qu’un jour elles témoignent pour moi de la violence infinie de ma passion qui ronge tout, auprès de laquelle rien n’arrive à tenir sérieusement dans ma vie ».

C’est ce qu’a fait Acacia Condes en se décidant à publier les lettres de Nicolas Boulte à elle adressées quatre ans durant, peu de temps avant sa mort en 1975. De ses engagement dès les années 60, nous aurons un compte rendu détaillé, depuis ses responsabilités de syndicaliste étudiant, de catho de gauche à la JOC, de militant vibrant à la tête des mouvements étudiants de 68, enfin comme « établi » en usine. Ce sera l’occasion de plonger dans les conditions implacables du monde ouvrier, ses enfers, ses effets dévastateurs. Il en mourra.
 
« Alors que la plupart des survivants de ces années brûlantes sont passés du col mao au Rotary club, Nicolas Boulte nous manque dans la période difficile que nous traversons»,

assure Alain Krivine dans sa préface au livre. Raviver la mémoire de ce militant prophète, ses rêves, ses engagements et ses convictions, jamais reniés, en trouver les échos ravivés ou toujours pas éteints de nos jours, mesurer l’écart qui les sépare et faire le bilan de cinq décennies où les utopies se sont lentement érodées sous le rouleau compresseur d’un libéralisme destructeur, c’est la gageure du livre d’Acacia.

Sur les traces de Nicolas Boult

Un jour, n’est-ce pas, tu feras ça pour moi : chevaucher les routes à ma seule recherche, arpenter les lieux où j’aurais laissé quelques traces de ma rage et de mon soliloque hagard. 

C’est ce que fait Acacia en accompagnant ces lettres d’un commentaire éclairant sur les contextes et les enjeux de ces luttes à laquelle elle prend part elle aussi, intégralement, jusqu’à son engagement en pionnière du MLF. Leurs chemins s’écartent là, sans jamais rompre les liens, les proximités, les connivences et les complicités qui les arriment l’un à l’autre, où se tricotent et se tissent les fils de l’intime et du politique. Seront abondamment cités de nombreuses références historiques et sociologiques.

En leur compagnie elle repart à la recherche de Nicolas Boulte, poète, marxiste libertaire, homme de foi, elle révèle les liens secrets qui tissent les conditions de leur rencontre, rappelle le Mouvement du 22 mars, le drame de Pierre Overney, Renault-Billancourt et les « Établis », les conflits d’engagements et les voies divergentes qui vont les séparer, les années mouvement des femmes. Elle sait mettre des mots sur les maux, amorcer une tentative de bilan, débusquer l’idéal et son envers jusqu’à la fin des utopies, pour embrasser une histoire de vie jusqu’à ébaucher une rétrospective des années 84 à nos jours.
 
Pierre Overney, à sa mémoire
Pierre Overney, à sa mémoire

Les lettres de Nicolas Boulte...

Les lettres de Nicolas Boulte révèlent en outre un talent littéraire exceptionnel qui fait regretter la disparition, volontaire elle aussi, de ses autres écrits. Ceux d’Acacia Condes ne sont pas de moindre qualité, vérifiée déjà dans ses publications antérieures ou les lettres de protestation qu’elle adresse régulièrement à maintes autorités pour dénoncer l’inacceptable[[1]. Les motifs en sont légion, droits des femmes, droits humains, Républicains espagnols, Palestine… Autant de dossiers en souffrance et de causes toujours bafouées.
 
1 Routes, une histoire d’engagements, l’Harmattan, 2004
2 Bienvenue en Palestine, destination interdite, 2012, avec le Dr Christophe Oberlin
En Palestine occupée
En Palestine occupée

Acacia Condes et son sourire
Acacia Condes et son sourire

D'Acacia Condes à Nicolas Boulte

Acacia Condes observe l’injonction d’un legs testamentaire qu’elle se doit d’honorer, elle l’accompagne à la manière aussi d’un enfant dont la soif de vivre le met en danger permanent de se brûler les ailes. Elle a su faire entendre la partition du soliste, remplir les blancs d’un message éclaté, les étapes d’un itinéraire militant exceptionnel dans un moment historique de même veine.

Ces analyses fines et percutantes, passionnantes éclairent d’une lumière crue l’intensité de ces engagements. Elles donnent un relief particulier à leurs enjeux, livrent une lecture éclairante sur tant de zones d’ombres de l’histoire, récente, immédiate et même future. Une démarche précieuse dans ces temps de commémorations timides des événements de 68 et de ses suites à cinquante ans de distance.

Aussi le livre est-il autant celui d’Acacia Condes que celui de Nicolas Boulte, dont nous avons la chance, grâce à elle et par elle, d’être à notre tour destinataires. Ce sont les seuls textes qui restent d’un militant engagé, sincère, intègre, lucide et absolu, incarnant une éthique politique véritable. Il en est mort. « Apaisé », prendra-t-il le soin de préciser.