"Venise à double tour", Jean-Paul KAUFFMANN, Gallimard 2019


Rédigé le Mardi 7 Juillet 2020 à 11:52 | Lu 20 commentaire(s)

Venise interdite, une enquête qui se fait quête.


Une quête longuement préméditée

La phrase de l’Apocalypse – livre qui signifie révélation, dévoilement – est peut-être à la source de mon désir d’écrire. Il s’est déclenché d’abord par l’espoir de me voir livrer le secret de la chose ignorée ou interdite… Nul doute qu’une telle investigation m’a été imposée par la sentence inscrite sur la voûte de l’abside en cul-de-four par l’injonction implicite : « Je suis l’alpha et l’oméga. Maintenant à toi de te débrouiller ».

Sur cette injonction, Jean-Paul KAUFFMANN part dans une quête longuement préméditée à la recherche des églises fermées de Venise. Fermées et condamnées par l’usure du temps, les pénuries d’argent, de personnels, de fidèles, par les jeux de pouvoir, ceux des institutions et des secteurs qu’affecte la gestion d’une centaine d’églises à Venise. N’y cherchons pas un roman ni un guide touristique, c’est un livre qui « entremêle l’essai, l’histoire, l’autobiographie, le récit de voyage, le reportage, l’enquête, la chronique ». Il y convoque des noms illustres parmi les philosophes, les historiens, les artistes ou les psychanalystes, Hugo Prat, Bachelard, Lacan, Sartre, Morand, Italo Calvino, Hitchcock, Catherine Millot… et tant d’artistes célèbres. Et d’une enquête il fait une quête. On s’attend à visiter des monuments interdits, à percer des secrets jalousement gardés, à s’infiltrer dans les fissures de volets dégondés ou le rai de lumière qui filtre d’une porte, à surprendre une statuaire, une cérémonie suspendue par le temps et les intempéries. On s’attend à ce qu’un pan du voile se lève sur une mémoire dérobée à la voracité de nos contemporains. Il n’en est rien, ou si peu. Il explore les contrastes d’une ville amphibie confrontée aux défis de la modernité, aux plaies que lui infligent ses conditions particulières d’existence, aux prises avec les assauts d’un tourisme exacerbé qui en défigure l’espace, l’essence et la mémoire, avec les corruptions diverses qui en sapent les fondements, celles de la bureaucratie comme l’érosion insidieuse des fonds marins et du salpêtre qui la rongent, conjugués aux pollutions exacerbées par le consumérisme. Mais aussi l’immanence d’une ville qui semble faire fi de tout ce qui menace, la voudrait asservie, et qui pourtant survit. Peut-on en attribuer le mérite à la pierre blanche d’Istrie dont Venise est truffée, qualifiée par d’aucuns « d’inconscient de Venise » ?
Jean-Paul Kauffmann - Venise à double tour
Jean-Paul Kauffmann - Venise à double tour

Une quête à la manière d'un polard et d'une Commedia dell'arté

Cette quête, menée à la manière d’un polard, met en scène une galerie de portraits auxquels l’auteur accorde autant de soins que son objet en un livre profondément humain. Joëlle, sa femme et alliée de toujours, y tient une place de choix. Deux personnages masqués y opèrent à la manière d’une mise en scène de commedia dell’arte, le Cerf noir et le Cerf blanc, qui prennent un malin plaisir à brouiller les cartes ou à les donner à les lire. Cette quête et ses déconvenues est l’occasion de nombre d’introspections qui livrent les pages intimes d’une trajectoire riche en aventures qui affleurent dans la mémoire du texte et inscrit ce livre dans la veine autobiographique.

On y retrouve un être bouleversé par l’expérience de la réclusion et ses trois ans de geôles libanaises, marqué aussi par les rites religieux de l’enfance, le parfum des églises, les mystères de la foi, les interrogations sur le sens et les formes du catholicisme, ses contrastes, ses richesses et ses incohérences. Il s’inspire de la méthode d’Italo Calvino et ses « Villes invisibles » dont Marco Polo, célèbre marchand de Venise, se fait le narrateur, pour chercher les églises invisibles de Venise. Il complète ainsi le voyage étrange et exaltant de sa visite minutieuse des secrets de l’église Saint-Sulpice à Paris. On y retrouve les exigences et les qualités d’une plume féconde, curieuse et obstinée, dont les exigences façonnent la beauté des phrases, celle de son objet, à la manière d’un concerto pour orgue. Une quête esthétique comme journalistique au service d’une quête de sens, par les mots, l’outil analytique, l’érudition, un savoir jamais clos sur lui-même mais ouvert sur le monde, et frise la jouissance dont Lacan a décliné les facettes, les ruses, les stratégies tout au long de sa carrière.
Venise secrète
Venise secrète

Une ville à l'histoire singulière.

Cette ville personnage à l’histoire singulière impose une approche particulière. Les méandres de son histoire et ses dissidences singularisent la ville et l’isolent de Rome, de l’Italie, de l’Histoire. Le livre est une déclaration d’amour à l’Italie, ses films et sa littérature, son exubérance et une qualité d’être et de vie, ses mythes et ses cultures. On le parcourt sous le charme d’une ville désuète et celui d’une plume nourrie par son talent, sa verve et son obstination. Autre qualité de l’auteur qui en fait, une fois encore, la démonstration éclatante au cours « d’une traque de la mémoire… un jeu de patience », obstiné à débusquer ses traces, ses épaves. L’auteur, coutumier de l’exercice, s’attarde sur ce désir de l’obsessionnel et convoque l’expertise et l’injonction lacanienne : « ne pas céder sur son désir ».